Retrouver
une capacité de transformation de la société
Entretien avec Bernard Eme
(juin 1999)
Réalisé par Eric Larpin - Agence Epices
introduction
Des limites de l'insertion à l'économie
solidaire
Une construction politique
Naviguer entre les écueils
Quel a été votre intérêt de départ, en tant que chercheur, pour léconomie solidaire ?
La problématique de léconomie solidaire sest construite au début des années quatre vingt avec des gens comme Jean-Louis Laville au Crida. Cette réflexion est venue, au fond, de limpasse dans laquelle on était pour expliquer certaines expériences devant lesquelles on se trouvait. A lorigine, cest parti des services de proximité sur lesquels javais travaillé pour une commande du ministère du Travail. Il sinterrogeait sur les conditions dans lesquelles ces nouveaux services (services à la personne, services dans lenvironnement) pouvaient être des terrains permettant linsertion des jeunes. On avait été voir des expériences un peu fragiles, comme celles qui étaient la préfiguration des associations intermédiaires en 1987, des expériences à la limite de la légalité par rapport à lemploi de main doeuvre. Notre constat était interrogatif par rapport à linsertion : il y avait un effet pervers à vouloir légitimer un nouveau champ dactivités (reconnaissance sociale, entrée des emplois dans le droit commun) pour des personnes fragiles, elles-mêmes en attente de reconnaissance. Est-ce que cétait le gage de la pérennisation de ces emplois ?
Une des critiques que vous faites à linsertion - sas, qui procure des emplois au secteur marchand, est doublier de sinterroger sur le travail autrement, sur sa dimension de lien social ...
Cette critique est venue ultérieurement.
A lépoque, linsertion-sas, comme trajectoire vers le marché du
travail fonctionnait à peu près dans les entreprises dinsertion. Il y avait des
questions sous-jacentes : est-ce que ce nest pas quun outil pour remettre les
gens dans léconomie marchande, sans se poser la question des types
déconomie, des rapports sociaux ? A lépoque, on taisait cet argument, parce
que plutôt que davoir des gens dans lexclusion, cétait important de
faire de linsertion, des expérimentations, des innovations pédagogiques, de
nouvelles formes dorganisation. Quand le sas a commencé à se fermer, lorsque
léconomie marchande a compris quelle pouvait utiliser léconomie
dinsertion en sous-traitance - cest mon explication - en passant des marchés
sans lien dembauche, est apparue lidée de secouer les acteurs de
linsertion, qui tournaient sur eux-mêmes. Dans cette deuxième époque, nous
pensions que léconomie solidaire pouvait rebondir. Elle pouvait arriver à une
refondation vers de nouvelles formes déconomie, où linsertion nest pas
seulement un outil de lEtat ou de léconomie marchande, mais peut être un
outil de reconsidération de léconomie, de nouveaux rapports au travail, de
nouveaux champs dactivités, plus axés dans une perspective dutilité sociale
définie localement. Ça pouvait être des acteurs de changement au sens profond, par
rapport à une économie de marché qui devient toute-puissante, en ayant pris la place de
léconomie de production classique.
Seule léconomie sociale avait jusqualors gardé sa spécificité entre public et privé, dont émerge ensuite léconomie solidaire...
Les acteurs de léconomie sociale nont pas bien
compris ce que pourrait être léconomie solidaire. Avec le temps, léconomie
sociale qui sétait constituée au XIX e siècle, sur une base de contre-pouvoir, de
travail autonome des ouvriers et dentraide, sest peu à peu
institutionnalisée (ce qui est un processus social normal). Le système coopératif a
fini par imiter léconomie marchande et les associations ont fini par devenir un
sous-système de prestations de lEtat. Léconomie sociale avait perdu son
autonomie qui pouvait être le vecteur de changements sociétaux, de rapports conflictuels
avec lEtat, de tensions dans les formes de changement social, dévolutions de
la valeur travail. Tout ça ne rendait pas compte des pratiques quon regardait,
parce que celles-ci retrouvaient une autonomie, un défi à la loi, en tension avec les
logiques de lEtat et en accordant - cest là une différence avec
léconomie sociale - une importance plus grande aux réseaux déchanges ou de
dons. Dans léconomie sociale classique, le bénévolat, ce sont les conseils
dadministration. On voyait de nouvelles formes de militance qui ne collaient plus
avec ces formes.
Le deuxième point cest quon est passé à une économie de services,
doù limportance de lusager , comme co-producteur du service : il
participe dune manière ou dune autre à la construction du service. On parle
maintenant de construction conjointe des offres et des demandes de services.
Léconomie sociale passait à côté de cela.
Comment situez-vous dans ce schéma la démarche de proximité : besoins locaux, réponses locales ?
Elle nest pas fondamentale pour moi. On peut concevoir une économie de ce type, où les gens sont réunis par internet, par la construction de réseaux déchanges, de dons, de nouvelles formes de militance. Le local nest pas forcément là. Cest vrai que dans les expériences quon analysait, le local nétait pas absent, quon était bien dans la formation de réseaux de sociabilité locaux. Ma réflexion a aussi évolué sur ce point. On fait en sociologie une distinction entre les sociabilités primaires (famille, amis) - cest ce quon coyait voir derrière léconomie solidaire - et les sociabilités secondaires, où on est une fonction pour lautre dans lentreprise, un agent dans un système, dont les finalités nous dépassent (comme le travailleur à la chaîne). Cest plus compliqué que cela dans léconomie solidaire. Vue lévolution de lindividualisme, limportance du projet personnel, qui passe avant le projet de société, le tiers secteur serait sur le registre de "relations personnalisées impersonnelles". Il y a une certaine distance à légard de lautre. Il y a une convivialité personnalisée, mais ce nest pas de linterpersonnel. Autrement dit, léconomie solidaire nest pas non plus l'utopie de nouvelles relations.
Est-ce que cette analyse ne vous paraît pas plus pertinente pour une Cigale en France que pour une tontine africaine, où les relations peuvent rester plus fortes ?
Cest vrai. Pour moi, on ne peut parler déconomie solidaire dans les mêmes termes au Nord et au Sud. En Amérique latine ou en Afrique, on ne peut pas comparer ces formes déconomie. La problématique nest pas la même pour des questions déchelle, de niveaux de sociabilité qui sont laminés chez nous, et du poids de léconomie informelle dans les pays en développement. Il faudrait trouver dautres dénominateurs communs.
En dehors de ce que vous mentionnez, la construction conjointe, la proximité, quelles sont les autres valeurs véhiculées par léconomie solidaire ?
Dun point de vue économique, il faut repartir de lidée, à la suite de Karl Polanyi () quil y a plusieurs types déconomies qui se sont constituées peu à peu. Léconomie marchande, à partir du XVI e siècle, une économie non marchande (de la redistribution) et puis ces formes de léconomie non monétaire qui ont été majeures pendant des siècles. La modernité fait que léconomie marchande est devenue prédominante, mais léconomie domestique représente encore 50 % du PIB. Ce sont des types idéaux, mais ces économies se combinent : économie sociale familiale italienne, économie mixte daprès la croissance et puis des formes encore plus compliquées comme léconomie solidaire qui rend viables des services et des biens, qui ne pourraient pas être solvabilisés sur la seule économie de marché, et qui impliquent de combiner des ventes et des ressources publiques. Il y a des tas de variantes de léconomie solidaire entre initiatives et réseaux structurés.
Justement, est-ce que la dimension dynamique, spontanée, de ce secteur ne risque pas de disparaître, si lEtat commence à le réglementer ?
Oui, il y a un risque. Mais ça implique un changement de regard sur lidée quon a toujours eu d'une tension entre économie marchande et puissance politique et quil faut réintroduire la société comme instance politique. Pour les Anglo-saxons, la citoyenneté est double, comme représentation politique et responsabilité des citoyens dans la société. Linstitutionnalisation est normale. Il faut trouver un nouvel équilibre entre la société et lEtat. Léconomie sociale avait perdu de vue quelle essayait de construire une relation qui ne soit pas de dépendance. Cette tension doit être réintroduite comme projet politique. Les services dutilité sociale doivent être pensés avec un soubassement politique et anthropologique. Je finis une étude sur les services à la petite enfance. Ce qui est en jeu, cest la place des membres de la famille entre eux, par rapport à la société et à lautorité : ce sont des débats politiques. On ne doit pas laisser à lEtat la production de normes. A travers léconomie solidaire, on peut réintroduire la démocratie locale, la participation active des citoyens, cest à dire que les citoyens se prennent en charge et construisent de nouvelles relations sociales.
Comment se manifestent-elles ?
Dans les services aux personnes âgées par exemple : il ne
sagit pas de dire quil faut des maisons de retraite ou de laide à
domicile. Il faut que ces personnes disent leur place dans la société et impliquer les
familles dans la relation aux services. En tout cas, cest un sujet de débat si les
familles ne veulent plus soccuper de leurs parents. Il faut reconstruire des
sociabilités à l'image de ce que fait Colchique à Belfort, une association mandataire
auprès de personnes âgées qui réintroduit la famille dans le processus. Ils vont
au-delà de la simple professionnalisation, en évitant la coupure entre les
professionnels et les usagers et en construisant de nouvelles relations.On a
limpression aussi que lEtat grignote un peu sur ce secteur, avec les
emplois-jeunes par exemple ?Lidée reste centrale dans cette économie quon
nest pas dans la création demplois coûte que coûte, dans les processus
dinsertion coûte que coûte. Il faut tenir à la fois cette logique demplois
pérennes et de production de lien social. Ça implique de sinterroger : la
politique des emplois-jeunes veut retisser le tissu social local déstructuré par le
système. On dit quil faut de nouveaux emplois par rapport à ces besoins, mais
jusquoù aller dans la professionnalisation de ces métiers qui se substituent aux
solidarités des gens ? Ça questionne les limites de cette professionnalisation ; les
vrais nouveaux métiers - on serait dans lanimation communautaire au sens
anglo-saxon - seraient de permettre aux gens eux-mêmes de recréer leurs liens
sociaux et familiaux. On aurait des animateurs de développement plutôt que des
médiateurs sociaux, qui viennent arbitrer et relier. Avec les emplois-jeunes,
lexpertise se substitue aux solidarités naturelles. Lemploi fonctionnalise
forcément, le lien social doit être reconstruit. Dans la sphère domestique et
familiale, toutes les tâches sont transformées en emploi : est-ce que cest une
bonne évolution ? Il devrait y avoir débat là-dessus. Dans les emplois familiaux, des
mères sont payées pour garder leurs parents : cest un constat, mais quest ce
que cela implique comme transformation de la famille, de la société. ?
Les politiques influent fortement aujourdhui dans les sphères privées. Il devrait
y avoir plus de questionnements.
Est ce que cette tension entre emploi et lien social est réalisée dans des structures comme les régies de quartier ?
Cest très compliqué. Il faut lanalyser dans le cadre des transformations des rapports entre privé et public. Dans les régies de quartier, se posent des problèmes pour les salariés de la régie à exercer leur emploi dans leur "monde vécu familier", le quartier où ils vivent. Le bricoleur de la régie qui répare les ampoules se fait appeler à 11 heures du soir. La relation de son espace privé et de lespace public du travail nest pas évidente. Dautre part, tout ce qui tourne autour des correspondants de nuit nest pas forcément positif, au niveau de ce que ça introduit comme effets sociaux sur le quartier. Ce type darbitrage entre citoyens doit être exercé par des tiers extérieurs (police, justice). Les formes dauto contrôle locales posent dénormes problèmes : des jeunes soccupent de couples qui se battent. Une récente analyse sur les emplois-jeunes dans lEducation nationale en Seine-Saint-Denis montre quil y a des problèmes didentification qui renforcent les clivages entre élèves et profs : les grands frères basculent soit du côté des profs, soit du côté de leur quartier. Il faut toujours quil y ait du non-local dans lespace local, de quelquun qui a un autre regard. Il ne faut pas oublier que le local au19ème siècle était un thème plutôt réactionnaire. Léconomie solidaire doit prendre garde à cette appartenance au local.
Au fond, vous êtes plutôt critique vis-à-vis de léconomie solidaire...
En tant que chercheur, je constate un effondrement des
institutions telles quelles fonctionnaient auparavant : famille, école. Elles
nont plus de rôle dintégration. Quest-ce qui doit prendre leur place ?
Cest donc forcément le questionnement qui mintéresse, notamment sur la
délégitimation du politique.Ce questionnement existe pourtant dans léconomie
solidaire avec les Systèmes d'échanges locaux sur les relations à largent, les
réseaux déchanges réciproques de savoir sur le lien social ?
Cest ce qui me paraît tout à fait intéressant dans léconomie solidaire :
ces questions sur les rapports entre léconomie et la société. Ça réintroduit la
dimension du don dans nos sociétés, face à lutilitarisme largement répandu.
Comment la faire exister ?
Les Sel essaient de trouver de nouveaux équilibres. Ça renvoie directement aux travaux du philosophe allemand Jürgen Habermas, qui parle de "la structuration du monde vécu" en fonction de trois éléments : le sens, les solidarités et lémancipation individuelle de chacun (en dehors des institutions). La problématique de léconomie solidaire, à travers aussi le commerce équitable, essaie de repenser ces trois éléments. Par exemple le sens : quest-ce que veut dire équitable, quelles sont les normes, quelles solidarités faire émerger ?
Quelle place faites-vous aux critiques qui ne voient dans ces nouvelles activités que des "occupations" ?
Cette critique renvoie à des analyses de la valeur travail.
Face à la transformation de léconomie, on passe dans une économie de construction
de la société par elle-même. On nest plus dans la transformation de la nature
(comme avec Descartes qui voulait "domestiquer la nature"). Aujourdhui,
léconomie immatérielle (construire du savoir, de la communication, du
relationnel), cest loccupationnel comme on lentendait au 19ème
siècle. Le moteur de léconomie américaine ce sont les jeux,
limmatériel, le divertissement, la culture. On est encore en phase de
légitimation. Ces emplois permettent la continuité de la société. Il y a de nouvelles
constructions sociales à trouver.
Est-ce que léconomie solidaire a aussi un rôle à jouer dans ces emplois immatériels ?
Sans doute. Je prendrai pour exemple une étude sur la culture en Belgique, qui montre que des sociétés de production audiovisuelle se fondent sur des ressources issues de différents secteurs. Certaines municipalités, comme Parthenay (Deux-Sèvres), Hérouville-Saint-Clair (banlieue de Caen) montent des actions sur les nouvelles technologies et peuvent créer de nouveaux modèles dinteractivités locales et de démocraties. Ce sont les gens qui décident. Dans linformatique, Linux devient une production collective contre un acteur dominant, Microsoft. Ça serait intéressant daller y regarder de plus près.
Quelle pourrait être lévolution du tiers secteur ?
Pour résumer, il doit se prémunir contre plusieurs dangers quon a évoqués : la récupération par léconomie marchande, la fermeture sur lui-même (qui réintroduirait la société duale), loccupationnel (qui ne récupèrerait que les exclus). Face à ces écueils, léconomie solidaire peut créer de nouveaux équilibres, en combinant réalisations personnelles et apparition de nouvelles solidarités. Comme au XIX e siècle avec la naissance des solidarités ouvrières face au progrès technique, les citoyens doivent retrouver une capacité de transformation de la société.
Notre interlocuteur
Bernard Eme, né à la sociologie après mai 68, sest très rapidement intéressé
aux innovations sociales. Il est actuellement chercheur au Crida (Centre de recherche et
dinformation sur la démocratie et lautonomie), équipe quil a créée
en 1985 avec Jean-Louis Laville au sein du LSCI (Laboratoire de sociologie du changement
des institutions, dirigé par Renaud Sainsaulieu). Il est aussi depuis 1993 maître de
conférences associé en sociologie pour le DESS "Politiques dentreprise en
développement social et emploi" de lInstitut d'études politique de Paris. Ses
recherches actuelles portent sur les changements dans lintégration sociale des
individus ainsi que sur les transformations de léconomie sociale.
Il est membre du Comité dorientation stratégique du réseau 21.